Le lendemain, c’est du pas lourd du condamné et plus de
celui du conquérant, que je revins au salon. Vertige. Mon nom ne figurait même
plus – blanc sur rose – au fronton du stand de la Librairie de Paris.
« Ta déroute est complète » songeai-je, abasourdi.
La mine défaite, je tournai les talons pour aller me pendre,
lorsqu’une main douce mais ferme m’agrippa le bras « C’est par ici,
Monsieur Crouzet ! » Un sourire amical accompagnait ses mots et
au-dessus de celui-ci un nez mignon et de magnifiques yeux bleus. « On
vous a changé de place. » Un peu ragaillardi, je remis à plus tard mon
projet de pendaison et suivis la délicieuse hôtesse jusqu’à ma nouvelle chaise
et, surtout, une table où figurait une superbe pile de mon petit dernier
« Triades sur Seine », grâce auquel j’avais de haute lutte gagné le
droit de participer à cette édition 2013 de la Fête du Livre de Saint Etienne.
J’adressai un merci au ciel et surtout à Isabelle qui s’était levée aux aurores
(A l’heure, etc) pour exhumer des entrailles de la Librairie de Paris, les
volumes préventivement cachés. Certes, je ne disposais pas des « Fantômes
du Panassa », ce fer de lance de mes ventes stéphanoises, cet attaquant de
pointe capable de percer les défenses des lecteurs foréziens, mais j’allais au
moins pouvoir défendre l’honneur de son petit frère.
Je m’assis et, sans tarder, commençai à haranguer la foule
de plus en plus nombreuse. J’eus tôt fait de comprendre qu’on ne vend pas (Oh,
le vilain mot !) un roman à suspense auréolé d’un prix national dont l’action
se déroule dans la ville même où se situe le salon, de la même façon que les
confessions d’un repris de justice parisien, surtout lorsqu’on est inconnu ou
presque. (Plus loin, Michel Drucker et ses gardes du corps, Bernard Pivot,
Nelson Montfort ou Jean-Pierre Pernaut ne semblaient pas avoir les mêmes
problèmes. La file d'attente devant eux était interminable. Sans doute leurs ouvrages ne
parlaient-ils pas de tueurs psychopathes !) Dieu merci, ma faconde
naturelle, mon bagou de bonimenteur de foire, mon humour bon enfant, s’ils
indisposèrent mes voisins de gauche, attirèrent à moi une petite foule de
curieux qui ne demandait qu’à se laisser convaincre.
Ce que j’aime avec le Salon du Livre de Saint Etienne, c’est
que les visiteurs ne viennent pas seulement se promener pour tuer un après-midi
comme sur certains salons. Ils viennent aussi ACHETER (même si plusieurs m’ont
indiqué que, crise oblige, ils avaient dû restreindre leur budget) et PARLER
avec les auteurs. Echanger leurs coups de cœur littéraires, s’enquérir du
processus de création d’un livre, commenter vos précédents opus… Bref, on ne
s’y ennuie pas une seconde !
Et c’est bien là l’intérêt principal des salons :
rencontrer les lecteurs, recueillir leurs retours. (Même si le nombre de ventes
est important, ne nous voilons pas la face. Mais il s’agit des deux faces d’une
même médaille car pour qu’il y ait des commentaires, il doit y avoir des ventes
au préalable). C’est l’un des rares moments où l’auteur est en contact avec son
public. Occasion d’échanger et de recevoir un avis en toute impartialité (celui
de ma mère est important, mais est parfois un peu subjectif). Quand ces avis
sont positifs, que votre interlocuteur a pris un réel plaisir de lecture, quel
bonheur !
Je suis conscient qu’il s’agit-là d’une satisfaction
nombriliste et un peu futile, mais un individu qui a le toupet de soumettre sa
prose (sa peinture, sa chanson…) à l’avis d’inconnus n’est-il pas
nécessairement un brin narcissique ?
PS : Encore un grand merci à l’équipe de la Librairie
de Paris et surtout à Isabelle, qui ont fait que ce retour au pays natal a été
pour moi un plaisir !